Impressions d'un foutu

Bienvenu(e) sur mon blog.

Voila quelques impressions et photos de mes divers expériences à l'étranger de ces dernières années.

Après avoir donné un peu de mon temps à mon pays dans le cadre de mon service militaire (coopération à Istanbul 1999/2000), j'ai décidé avec un ami de voyager 1 an (2001/2002) et de faire un petit tour du monde. A l'issue de cette marquante et oh combien enrichissante expérience, j'ai travaillé plus de 2 ans (2002/2004) pour une agence de presse internationale, ce qui m'a permis de rajouter quelques tampons à mon passeport. Après un retour en début d'année 2004, me voila sur le départ à l'été 2005 pour l'Afrique avec un ONG française.

Foutu (substantif masculin): se dit d'une personne, qui tout en occupant une activité reconnue a toutefois choisi de ne pas suivre un parcours traditionnel. Les foutu(e)s peuvent apparaître comme des êtres bizarres et improductifs pour certains, mais souvent ces derniers ne font que suivre leurs aspirations profondes, sans tenir compte du quand dira-t-on. Personnes libres et assumants parfaitement leur vie, les foutu(e)s tentent de profiter du présent. Se retrouvent dans des secteurs professionnels divers et variés (culture, art, NGO, associatif... plus rarement dans la finance, la comptabilité ou le contrôle de gestion).

Bon surf ;-p
Jeudi 2 mars 2006 4 02 /03 /Mars /2006 16:55

Rapport suite à l’incident sécurité lors d’une distribution à des ménages individuels à Nyabitare, commune de Gisuru le 12 octobre 2005

Contexte : depuis le début de la semaine du 10 au 15 octobre 2005, l’équipe de la sécurité alimentaire a procédé à des distributions auprès de 500 ménages individuels identifiés comme vulnérables dans les communes de Kinyinya, Nyabitsinda et Gisuru dans la province de Ruyigi. Les produits distribués sont des pelles, des houes, des bidons de 20 litres, des arrosoirs ainsi que des semences (sorgho, arachides, haricot). Les 10 et 11 octobre 2005 ont eu lieu les distributions sur les communes de Kinyinya et Nyabitsinda, sans incident notable. Les bénéficiaires étant des ménages individuels sans interlocuteur contrairement aux groupements, nous avons du les prévenir par le biais des responsables communaux  et/ou d’affichages publics. Sur place les distributions avaient lieu avec la collaboration des chefs de collines concernées. Un périmètre de sécurité était délimité, personne n’y pénétrant sauf pour venir y chercher ses articles après avoir été appelé par ACF et dûment identifié par ses pairs. Ensuite les personnes quittaient le site avec leurs biens ou attendaient notre départ pour partir.

Les distributions des 10 et 11 octobre se sont très bien déroulées. Même s’il y avait plus de personnes présentes que de bénéficiaires, cela n’a causé aucun réel problème. Ces personnes étaient là dans l’espoir de récupérer quelques semences ou d’éventuels articles oubliés sur place, rien de plus. Le surnombre n’était pas non plus très significatif. On comptait 84 bénéficiaires sur la commune de Nyabitsinda, et 137 sur celle de Kinyinya. ACF avait procédé aux distributions sur 2 sites pour chacune des communes ; Muhwazi et Nyabitsinda ; Kabanga et Kinyinya. L’ambiance était très bon enfant, beaucoup de femmes, d’enfants et de personnes âgées étaient présentes.

Evènements : le 12 octobre devait avoir lieu la distribution sur la commune de Gisuru : Nyabitare dans un premier temps, Gisuru ensuite. Je suis arrivé depuis Ruyigi vers 11h sur le site de Nyabitare (romeo 53) en compagnie de mon assistante Hillarie. Sur place Adolphe et Jimmy qui venaient de Gisuru avaient déjà commencé la distribution. Le nombre de personnes présentes était très supérieur au nombre de bénéficiaires identifiés par ACF (104 personnes). J’estime qu’il y avait largement plus de 500 personnes qui entouraient notre camion. Pourtant le périmètre était respecté, les personnes passaient prendre les biens. Tout se déroulait parfaitement. A la fin de la distribution, il restait une vingtaine de personnes qui ne s’étaient pas présentées, nous refaisions donc l’appel pour être sur de leur non-présence et pour partir. Quelques adolescents commençaient à se manifester bruyamment parmi la foule. Les chefs de collines qui apparemment les connaissaient leur avaient intimé l’ordre de se calmer sous peine d’appeler la police. Il devenait de plus en plus difficile de faire respecter le périmètre de sécurité et le calme, tout le monde poussait. Je donnais alors l’ordre à Jimmy de commencer à remettre dans le camion le matériel non distribué. C’est à ce moment que nous avons perdu le contrôle de la situation. Certains jeunes se sont précipités sur le matériel restant, donnant ainsi le signal de la curée. Des dizaines de personnes ont commencé à se précipiter sur nous, essayant de saisir au passage, qui un bison, qui un arrosoir, qui une pelle ou une houe. Le personnel de ACF (Jimmy, Adolphe, Hillarie et moi-même) a été bousculé alors que nous tentions de protéger le matériel destiné aux bénéficiaires, ainsi que les chefs de colline qui nous aidaient. Quelques coups ont été donnés mais toujours dans la mêlée et dans le feu de l’action. Jamais dans mon opinion dans le but d’attenter à notre intégrité physique. Hillarie a été légèrement griffée aux doigts par une houe ou une pelle, Jimmy a été mis à terre alors qu’il tentait de récupérer des bidons, Adolphe a été pris à partie alors qu’il arrachait des mains de pillards des arrosoirs, et j’ai moi-même pris un coup de bidon en tentant de protéger le tas de matériel non distribué. Tout cela a été très bref et n’a duré que quelques minutes. Sitôt la situation redevenue calme, les voleurs partis avec quelques bidons, pelles, houes et arrosoirs ainsi qu’un handset du HCR et le matériel secouru mis en sûreté dans le camion, nous avons le plus rapidement possible quitté le site de distribution. Nous avons immédiatement alerté le responsable de zone qui nous a fait part d’incidents similaires lors de précédentes distributions du PAM dans les environs. Après avoir alerté la base, nous nous sommes dirigés vers Gisuru pour continuer la distribution.

Une fois arrivés sur place, nous avons rapidement été surpris et quelque peu effarés par le grand nombre de personnes présentes. Alors que nous attendions 168 bénéficiaires, encore une fois plusieurs centaines de personnes étaient massées devant notre bureau. Nous nous sommes rendus dans le bureau de l’administrateur communal pour l’aviser des incidents survenus à Nyabitare, mais il était absent. Nous avons alors commencé à décharger le camion, mais la foule ne cessant de croître, et au vu des événements de Nyabitare j’ai préféré annuler la distribution, notre sécurité et celles des bénéficiaires n’étant pas assurée. J’ai en effet appris qu’un nombre non négligeable de bénéficiaires de Nyabitare avaient été dépouillé de ses biens tout de suite après la distribution par des personnes venues exclusivement dans le but de voler. Une partie de ces personnes semblait être chargée d’exciter la foule, une autre de « cueillir » les bénéficiaires à la sortie. Dans ces conditions et vu le nombre de personnes présentes, il était impossible de procéder  la distribution. Nous avons alors ramené tout le matériel sur Ruyigi et sommes repartis en convoi avec 2 camions et 2 voitures pour plus de sécurité.  

Analyse : je n’avais aucune indication permettant de savoir si la distribution de Gisuru allait poser problème ou pas, mais les conditions de sécurité n’étant pas respectées et au vu des incidents précédents, j’ai préféré ne pas prendre de risques. Les distributions suscitent toujours jalousie et envie. En ce qui concerne Nyabitare, les fauteurs de troubles étaient vraisemblablement des jeunes laissés pour compte, démobilisés ou rapatriés en camp de transit sur la commune. La violence a été uniquement motivée par le désir de s’approprier des biens de manière frauduleuse. Fort heureusement aucun acte grave n’a eu lieu. Après avoir discuté de cela avec mon staff impliqué, nous sommes tombés d’accord pour voir en ces débordements malheureusement des actes susceptibles d’arriver lors de distributions. Je tiens à souligner le côté délicat des distributions à des ménages individuels, bien plus vulnérables que des groupements, qui déjà doivent vivre avec la jalousie de leurs voisins. Toutefois ces groupements bénéficient de la protection de leur communauté. En revanche les ménages individuels représentent une cible de choix pour les personnes mal attentionnées. Dans ces conditions je conseille de suspendre pour le moment toute distribution, de repenser notre stratégie et de mettre en stand-by l’achat de 500 chèvres destinées à ces ménages.

Par Jabla - Publié dans : Trips
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Jeudi 10 novembre 2005 4 10 /11 /Nov /2005 00:00

La vie à Ruyigi suit une petite routine ponctuée par les emmerdes rencontrées sur le terrain. Rien de plus normal quand on connaît les conditions dans lesquelles on travaille. Prenons l’exemple des voitures et de la sécurité. En gros, il existe 2 sortes de radios : les HF et les VHF. Avec les HF on peut communiquer dans tout le pays sur le même canal, donc dans une même région comme le Moso où la sécurité alimentaire intervient. Là où le bas blesse, c’est que beaucoup d nos voitures sont équipées de VHF à la portée plus que limitée. Gênant quand on se retrouve dans la mob 8. Ah… Cette voiture c’est tout un poème. Son histoire rejoint celle d’ACF dans la région. E véhicule est un pick-up simple cabine de Toyota dont personne ne connaît l’age exact… Après moult interrogatoires et enquêtes divers j’en suis arrivé à la conclusion qu’elle doit avoir entre 12 et 14 ans. Elle a fait la Somalie à la grande époque, le Burundi avant le génocide et la guerre civile, le Rwanda, l’Ouganda, le Kenya et rebelote le Burundi. Une « africaine » comme on en fait plus.  Cette voiture est une épave. De l’extérieur du moins. En effet, le moteur a été refait à neuf y’a pas 2 ans, en revanche les circuits électriques sont plus que défaillants. Un rapide coup d’œil aux branchements suffit à évaluer l’ampleur des dégâts, mais putain Amidou notre chauffeur mécano, il assure avec 2 bouts de ficelle et 1 fil dentaire ! Mais tout le talent d’Amidou ne suffit pas. La mob 8 tombe donc régulièrement en panne. L’autre jour, en mission sur Roméo 5 (Gisuru pour les non initiés, 1h30 de bonne piste de Ruyigi, là où on aménage nos marais), on se gare à notre bureau et juste avant de repartir, on se rend compte que le pneu est à plat. Amidou commence donc à changer la roue, mais manque de bol le pneu de rechange est aussi à plat… Cool ! J’allais oublier de préciser, Gisuru est une ville, mais il n’y a ni eau courant, ni électricité, ni rien. Pas de pneus, pas d’essence, pas de garage, pas grand chose. Y’a bien 2 cabarets, des brochettes et des boissons chaudes, mais bon ça change pas une roue ça !


On appelle donc la base :


« Romeo Juliet Base pour Romeo Juliet 3.6. »

« La Base à l’écoute. »
« On a un petit problème, les 2 pneus de la 8 sont à plat. On demande un soutien. A toi. »

 « Tu confirmes que les 2 pneus sont à plats ? A toi ? »

 « Affirmatif. On a besoin d’aide à toi. »

 « Bien copié. Stand-by, je contacte 3.1 »

« Bien copié. Standing-by. »

Quelques minutes passent, alors avec Albert aka Romeo Juliet 3.4 on va commander une brochette ou deux et s’enfiler quelques Fantas tanzaniens de 450ml chauds mais bons. Amidou de son côté cherche à réparer les chambres à air. Je me sens un peu coupable d’aller bouffer sans lui, mais en fait c’est ramadan, il ne mange pas, alors ma conscience me travaille moins, puis plus du tout. Enfin, il est censé ni boire ni manger, mais l’autre jour j’étais avec lui et Albert, on rentrait de 5h de terrain sans eau ni nourriture. Petit crochet par la maison avant de renter au bureau et là grosse pub Fanta : je cours chercher dans le frigo 3 belles bouteilles bien oranges, on était tous assis à l’avant de la 8 (toujours elle) et là, d’un seul homme, tout couverts de poussière, exténuées mais heureux d’être arrivés à bon port, on finit cul sec les fantas, et ensuite on reste là sans rien dire pendant quelques secondes, béats et ravis de cette dose de sucre, un grand sourire aux lèvres… Bon là à Gisuru, on était un peu plus inquiets, mais y’avait pas grand chose à faire qu’attendre. Une fois les brochettes finies, on retourne voir Amidou qui tout content nous dit qu’il a réussit à réparer. Pas une, mais les deux. Il est fort Amidou. Entre temps la base nous a envoyé au cas où la mob 13 (la voiture d’évacuation qui reste constamment en stand-by sur la base au cas où on devrait précipitamment quitter le pays et passer en Tanzanie). Là c’est moins grave, mais elle vient quand même. Avec la 8 on sait jamais. Sur le chemin du retour on tombe d’ailleurs sur la 13 qui roulait à toute allure pour voler à notre secours. Je change opportunément de véhicule et on rentre en convoi sur romeo 1 aka Ruyigi. Tout se passe bien jusqu’au point romeo 141, là la 8 s’arrête sans crier gare. Les pneus n’ont rien, mais un fusible semble avoir grillé. Amidou s’active, triture quelques fils, en plie d’autres et semble plutôt satisfait. 5mn plus tard tout le monde repart. Mais quelques centaines de mètres plus loin, la 8 s’arrête à nouveau, et tous nos efforts (les leurs surtout j’avoue, j’ai beau avoir mon permis, je ne reste pas moins un néophyte en mécanique des fluides et des moteurs) pour redonner vie à cette vielle carcasse restent vain. Fort heureusement 3.1 avait prévu le coup et la 13 avait une tige de remorquage sur son toit. Pour l’attacher aux deux véhicules on a du bricoler quelques chaînes, cordes, clous et vis tordues. Après 30mn d’effort la 8 peut enfin repartir tractée par la 13… Pauvres Albert et Amidou qui ont mangé de la poussière 1 heure durant en subissant stoïquement les nombreux à-coups inhérents aux pistes, même en relatif bon état. Notre retour plus d’une heure après le couvre feux officiel a été salué par la base. Quelle merde la 8 ! Je m’en rappellerais de cette expédition.


Bon transition facile, mais il fallait bien en trouver une. Ceux qui me lisent encore ne sont pas savoir que le Burundi a connu un beau génocide précurseur de celui du Rwanda et ensuite une guerre civile. Plus de 500.000 Burundais ont péri par le feu ou le fer. ACF se refuse à distribuer des machettes à ses bénéficiaires par exemple. Trop « touchy ». Eh bien, je mets n’importe qui au défit de deviner ça en parcourant le pays ou en écoutant les gens parler. C’est fou. Dans les campagnes, les paysans galèrent, les gens se promènent au bord des routes, les enfants courent en apercevant une voiture et crient comme des fous quand ils se rendent compte de la présence d’un « mozungu » à son bord. Les filles timides, n’osent pas nous regarder. Les gens rient en voyant les enfants partir en pleurant complètement terrorisés par le « blanc » qui ne cherchent qu’à leur serrer la main (moi en l’occurrence) et tout le monde vaque à ses occupations, le plus tranquillement du monde. En aucun cas je n’arrive à imaginer ces paisibles personnes traquer sauvagement leurs voisins, la machette ensanglantée à la main. Les femmes les excitants de leurs cris et les enfants pleurant, ne comprenant pas pourquoi le si gentil petit vieux de la veille vient de couper leurs parents en morceaux, d’empaler leur grand-père et de crucifier vivante leur petite sœur avant de l’avoir violée… Ce pays a connu le chaos le plus sanglant, mais tout est refoulé. Bourreaux et victimes vivent sur des collines limitrophes, se croisent les jours de marché ou lors des grandes occasions. Tout le monde connaît l’identité des tortionnaires, aucune famille n’a été épargnée. A Bujumbura même, on entassait les hutus dans des camions et on lançait des grenages à l’intérieur ensuite, les gens étaient pourchassés dans la rue par une foule en délire armée de barre de fer, de machettes ou de simples bouts de bois. C’était la folie. Le sang ruisselait dans les caniveaux… La politique de la haine prêchée par les extrémistes avait réussi. Et aujourd’hui le pays entier vit dans le déni. On n’en parle pas. Je n’ai jamais entendu autre chose que « crise » pour qualifier cette période. Génocide, guerre civile, massacres sont des mots tabous. Hutu et tutsi également. Personne ne les prononce à voix haute. Ca ne se fait pas. Alors je pose des questions, on élude. Finalement quelques rares Burundais confie une partie de leur histoire. Sanglante. Terrible. On se croirait dans un mauvais film de série B. Voilà pourtant la réalité dans toute son horreur. Cette jeune fille a bien eu ses parents brûlés vifs. Cet homme a trouvé sa sœur écartelée. Ce village a été rasé par les habitants de la colline voisine. Toute cette horreur tue, niée… C’est peut être ça qui me dérange le plus. Un tel traumatisme ne peut être gardé pour soit, il faut en parler. Je ne suis pas psychiatre, mais ça me paraît malsain, dangereux…  Faire comme si rien n’est arrivé ne me semble pas être la bonne solution. On en parle avec quelques amis Burundais, ils sont d’accord avec nous, mais contrairement au Rwanda, au Burundi il n’y pas de véritable volonté politique d’exorciser la haine qui couve probablement encore. Moi qui pensais en apprendre plus sur ce qui m’apparaissait comme un conflit inextricable, je suis servi. Le sujet est tabou ! Ca fait bizarre de demander à quelqu’un s’il connaît les personnes qui ont massacré une partie de sa famille. S’il a fait la guerre. S’il a été amené à tuer des gens. Comment c’était de garder des positions avancées de l’armée avec juste quelque kalashs pourries alors qu’en face la guérilla FNL les harcelait à l’arme lourde… L’Occident riche et paisible ne mesure pas sa chance.


En parlant des FNL, il semblerait que le gouvernement commence a en avoir assez de ses multiples provocations. Quelques poches ont été identifiées dans notre province, l’armée veille et une intervention ciblée semble imminente. La rumeur fait état de nombreux « instructeurs » chargés du recrutement et la sensibilisation de la population. Le gouvernement et le FNL sont engagés dans un drôle de bras de fer / dialogue qui semble tourner au désavantage de ce dernier. Espérons qu’ils n’adoptent pas la politique de la terre brûlée, Ruyigi serait aux premières loges malheureusement, et on a franchement pas besoin de ça. Les gens ici ont repris une vie normale, impossible de se douter qu’il y a 3 ans à peine sortir la nuit équivalait à se prendre pour sur une rafale de kalash. Ce pays est sur la bonne voie, mais il faut être vigilant. Un nouveau président a été élu démocratiquement. 2 vice-présidents ont été nommés dans la foulée. Un homme. Une femme. Un Tutsi. Un Hutu. L’armée et la police se partagent à 60%/40% les effectifs entre Tutsis et Hutus, tout comme l’administration et l’assemblée nationale. Ces quotas sont inscrits dans la constitution. Aller, tout va bien se passer… Mais ici rien ne permet de déceler des signes avant-coureurs d’une crise, tous les indicateurs sont au vert, mais si un fou du FNL décide de lancer une offensive, ça va péter.

Je conseille à tous de visionner un film qui m’a profondément marqué, comme je l’ai rarement été ces dernières années. Il doit être disponible en P2P, au pire je vous le ramènerai en DivX : « Warriors, l’impossible mission ». Ce film de la BBC en deux parties relate l’histoire d’une brigade de soldats anglais, envoyés 6 mois en Bosnie en 1992/93 au plus chaud des massacres inter-ethniques. Profondément humain et terriblement juste, ce film à voir absolument détaille les divers situations auxquelles un soldat impuissant avec un mandat bien particulier peut être confronté alors qu’anciens voisins et amis s’étripent sous ses yeux.  Pour un de mes colloc’/collègues, il représente la quintessence de l’engagement humanitaire. Il traîne ses guêtres dans ce monde depuis plus de 7 ans, il doit savoir de quoi il parle. Sans aller jusque là, une nouvelle fois la BBC prouve sa suprématie sur des médias comme France 2, pour qui financer des productions comme Monte Cristo et les Dolmens est bien là une preuve de son impertinence et de son courage éditorialiste. Pathétique.

Par Jabla - Publié dans : Trips
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Lundi 24 octobre 2005 1 24 /10 /Oct /2005 00:00

Ourakomêyê ?

 

 

 

 

Comment ? Vous ne parlez toujours pas kirundi ? Bon, tout pareil de mon côté. Entre nous je n’ai malheureusement pas trop le temps de progresser. Surtout qu’ici les gens mélangent allégrement swahili et kirundi, alors c’est un peu mission impossible. Parfois en voiture en allant visiter mes programmes j’essaye de me rappeler quelques petites expressions comme « on y va », « au travail » ou « je bois de la Primus ». A défaut d’être super utile, ça fait rire les gens, et parfois je fais illusion 1/10ème de seconde, mon interlocuteur se demandant si je parle réellement kirundi. Ca dure rarement plus. L’accent peut être.

 

 

Sinon, vos avez bien lu, j’ai bien écris mes programmes.. Pourtant un logisticien n’est pas censé avoir ses propres programmes. Au mieux il fait du support. Non ? Sauf que là, Eric le responsable du département « Sécurité Alimentaire » est bel et bien parti et son tant attendu remplaçant a finalement décliné l’offre d’ACF… Qui va reprendre la boutique ? C’est bibi ! Je fais le taf d’un agronome désormais, jusqu’en décembre a priori, mais avec ACF, rien n’est moins sûr ! Alors impossible de faire des plans… Heureusement j’arrive en période de fins de programmes, phase qui nécessite plus un logisticien (que je suis dans l’âme, non ne rigolez pas !) qu’un spécialiste de la germination précoce des graines de haricots volubiles… N’empêche que j’ai eu à gérer mon premier cas de stock de semences charançonnées et c’est relou ! Ces petites bêtes aiment bien le chaud, elles ont tendance à s’infiltrer dans les sacs situés en haut des piles. En plus de niquer les semences en diminuant leur taux de germination, elles font un bruit fou … On a tout de même 1,5t à échanger. Et ça traîne. Mes encadreurs agricoles avaient oublié de faire les tests organoleptiques (je frime avec tous ces mots techniques… cela signifie juste d’utiliser ses sens comme le toucher, l’ouïe ou l’odorat) avant d’accepter ces semences. Tout de même, tout agronome qui se respecte sait qu’un stock de semences charançonnées moins de 3 semaines après son achat l’était forcément lors de l’achat. Petite erreur de leur part donc… Tout ce que j’espère c’est que notre sorgho ne va pas trop morfler. Franchement, c’est fou ce qu’on apprend en traînant avec des agronomes ! Allez, j’arrête avec mes considérations rurales, je prends un peu de recul et je vous livre le détail (non exhaustif) des activités de la « Food Sec » de Ruyigi.

 

 

Mon nouveau taf comprend toujours l’aménagement de 30 hectares de marais sur lequel j’avais initialement été affecté, avec toutefois en plus des distributions de vaches (50), de taureaux (5), de chèvres (144), de boucs (16), d’arachide, de sorgho, de haricots (plus de 20 tonnes en tout), de décortiqueuses (3), de centaines de pelles, houes, bêches, brouettes, sceaux, de l’huile… J’en passe et des meilleurs. Le tout dans des coins impossibles à atteindre. Ca va être folklo tout ça, je le sens. Comme c’est un peu con de filer des vaches ou des chèvres toutes seules, on a également construit des étables et des chèvreries pour les abriter. Eh oui, ACF ne fait pas les choses à moitié! En gros, la « food security » ou « sécurité alimentaire » consiste à assurer aux gens une autonomie alimentaire. Pour arriver à ce but, plusieurs méthodes existent. ACF peut par exemple donner de l’argent pour louer des parcelles à des gens démunis. Mais ça ne suffit évidemment pas. Il faut aussi fournir le matériel pour exploiter les terres, ainsi que les semences et engrais nécessaires à une bonne récolte. Ensuite les groupements reçoivent une formation en gestion de stock de semence et en techniques d’exploitation. Tout cela contribue à les relancer. ACF peut aussi aider des bénéficiaires à monter des boutiques d’intrants semanciers (engrais…). Il suffit de construire les boutiques, de former les gens à la gestion (stock, commandes…) et de fournir les stocks de départ en espérant ensuite que tout ça fonctionne sans nous. Dans le cas des marais, leur aménagement va permettre aux bénéficiaires d’accéder à la terre et de cultiver leurs parcelles avec des taux de rendement supérieurs à la moyenne. Il faut juste creuser plusieurs kilomètres de canaux primaires, secondaires et tertiaires, construire 2 barrages, 2 seuils de stabilisation et autant de points de jonction. Sur le chantier, entre 100 et 150 personnes viennent tous les jours, sans compter les maçons et autres staffs qualifiés. Mon job, c’est de superviser tout ça. Si, si. De veiller à la distribution de 900 sacs de ciment, 144 bennes de moellon et 88 de sable. J’ai été amené à louer des bennes, avec plus ou moins de succès d’ailleurs. L’une d’elles ne passait pas le pont qui menait aux marais par exemple. 2 jours de perdus. Le chantier se situe à plus d’une heure de route de notre base, je passe beaucoup de temps sur les pistes à bouffer de la poussière. Surtout qu’on doit être rentré à la base à 16h au plus tard. Sécurité oblige. Petit détail qui compte, nos caisses sont plutôt pourries. Tous les soirs, douche obligatoire. Les cheveux rouges c’est pas top top. Juste pour info, les programmes décrits ci dessus, sont essentiellement financés par le HCR, et les bénéficiaires sont des rapatriés de 1972 et 1993 qui rentrent au Burundi souvent sans grand chose pour reprendre une vie normale. Les plus chanceux d’entre eux ont passé 7 ans dans des camps de réfugiés, entièrement pris en charge. Pas évident de se réinsérer dans la société. Heureusement plus de 80% ont retrouvé leur maison, c’est déjà ça.

 

 

Le taf est super intéressant, c’est très complet, ça va du management d’équipe (15 personnes : agronomes, vétérinaires, garde forestier, animateurs…), en passant par la logistique, la compta (beurkkkk), les ressources humaines, la stratégie ou le PR. Bien évidemment on espère que toutes ces activités auront un impact durable sur le niveau de vie des populations. Tout est fait en ce sens. Le Burundi est extrêmement pauvre, et les personnes démunies ici vivent dans des conditions inimaginables. Pas de terre, pas de bétail, pas de nourriture. Juste leurs bras à vendre pour 800 FBU par jour (même pas 1 dollar). Pour info une machette ça coûte 2500 FBU, un pain 500 FBU, une chèvre 18000 FBU et une bière 800 FBU… Les gens ici sont vraiment dans la merde, et les bénéficiaires des programmes ACF et des autres ONG sont ceux qui sont encore plus en dessous des seuils, même burundais. Il n’y a pas beaucoup plus qu’une seule route bitumée dans tout le pays. Le seul produit qu’on puisse trouver partout sans trop de problèmes c’est la bière. Une grande partie du pays n’a pas d’électricité, d’eau courante ou d’accès aux soins et à l’éducation. Bien entendu, tout ça c’est sans compter les actes de banditisme (certains finissent lynchés par la population excédée), la recrudescence des activités de la guérilla FNL et les tensions ethniques encore sous-jacentes, même si les gens n’en parlent pas ouvertement… Le Burundi vit de l’aide alimentaire, une de ses principales sources de revenus. Sans les ONG ce pays aurait probablement sombré depuis bien longtemps. Encore plus profond. La vie dans les collines est très éprouvante, il n’a pas plu depuis des mois, les dernières récoltes ont été mauvaises, les gens ont déjà fini leurs stocks et il leur faudra attendre plusieurs mois avant de pouvoir récupérer quelque chose. Des épidémies ont ravagé les récoltes de sorgho (la mosaïque) et de riz (des pucerons). Dans le Nord la crise alimentaire s’installe insidieusement, si personne ne fait rien des dizaines milliers de Burundais peuvent potentiellement mourir de faim d’ici quelques semaines. ACF vient d’acheter 20 tonnes de nourriture à distribuer d’urgence, la « soudure » entre les récoltes n’est pas assurée… C’est vraiment la merde. Sur Ruyigi, mes programmes concernent environ 11000 ménages. Une goutte d’eau, mais si nos projets (étables, chèvreries, boulangerie, boutiques… et même cinéma dans une autre province) fonctionnent, au moins ces personnes seront sorties du dénuement et du cercle vicieux de la misère.

 

 

Souvent on me demande si je ne trouve pas ça choquant d’être témoin de telles situations à longueur de journée. De côtoyer la misère absolue, dans un pays ou la pauvreté est pourtant la norme. Et de fait, en raison de ma nouvelle position, je suis dorénavant amené à me rendre au contact des bénéficiaires de manière quotidienne, contrairement au responsable de base qui passe plus de temps avec le gouverneur de la province, le HCR ou les autres représentants d’ONG. J’estime avoir plus de chance que lui en assistant à des ouvertures de boutiques, à des locations de parcelles, à l’édification des barrages ou à la distribution de semences. Je me retrouve bien souvent au cœur de l’action. En première ligne. Pourtant, ici la perception de la pauvreté extrême est atténuée. Elle constitue sinon la norme, la réalité malheureusement pour une grande partie de la population burundaise. Ici pas d’opulent industriel qui roule en grosse mercos, avec des  enfants en guenilles qui lui courent après à la sortie du country club. Les riches burundais sont discrets, soit ils vivent à Bujumbura où la misère des collines est occultée, oubliée voire niée. Le décalage est grand parmi la toute petite population du pays.

 

 

Nos frais quotidiens (bouffe essentiellement) étant pris en compte par ACF, je dépense en moyenne 2000 FBU (moins de 2 euros) les grosses semaines sur Ruyigi, brochettes, piscine et ciné dans la foulée. On est souvent bien trop nazes la semaine pour faire quoi que ce soit. En revanche un week-end à Buja, et c’est Johnny la Flambe, au moins 30 euros en 2 jours, avec passage au marché à souvenirs, restau, piscine et bières ! Mais un tel enchaînement est rare. Les Burundais d’ailleurs trouvent ces loisirs hors de prix… Mais je n’aime pas trop Buja. Trop de trafic, de gens stressés. Trop grande. Et les contraintes de sécurité sont frustrantes. De loin, je préfère rester ici à me la couler douce les week-ends, à passer un peu de temps avec les enfants du CNT. A Ruyigi je profite du calme et de la nonchalance ambiante, des soirées de Lino. Alors plutôt que de fréquenter les bars ou les « étudiantes » aux courbes hallucinantes sont légion, je me rends avec tout autant d’enthousiasme à « lubumba », notre cabaret local. Burundais souriants, musique tanzanienne ou burundaise, reggae sud-africain, bière chaude et brochettes de chèvres constituent pour moi le cocktail gagnant. A Ruyigi on va payer 1150 FBU (moins d’un euro) pour le déchargement d’une tonne de marchandises, une brochette (plat bas de gamme par excellence) à Bujumbura dans un restaurant un peu classe revient à 4000 FBU, soit 40 sacs de 100 kilos à porter sur 50 mètres par 1 seule personne… Pas donnés les 5 bouts de viande grillée… Les gens de mon staff gagnent plutôt bien leur vie comparés aux standards burundais, je peux dire qu’en moyenne un encadreur agricole va gagner 140.000 FBU (un peu plus de 100 euros) par mois, ça peut monter à 180.000 FBU selon l’ancienneté, mais guère plus.

 

 

Surtout n’allez pas croire que l’ossature gouvernementale du Burundi est à l’agonie, tout existe et fonctionne super bien. Ici un juge peut par décision de justice faire saisir à la base du salaire le versement d’une pension alimentaire. Tout licenciement doit suivre une stricte procédure. L’impôt porte sur plus de 30% des revenus. Périodes d’essais et stage sont courants… Bien entendu pots de vin, corruption et délits d’initiés sont monnaie courante. Tout fonctionne pour qui connaît la machine et ses rouages. Elle tourne et c’est là le principal. Même aux heures les plus sombres de l’histoire burundaise, les administrateurs communaux rapportaient fidèlement aux gouverneurs de provinces le résultat des discussions collinaires (la plus petite entité administrative du pays est la colline, c’est dire son importance). Voilà tout le paradoxe d’un pays doté d’une cour des comptes, d’un conseil d’état, d’un ordre des médecins, des avocats, d’un système bancaire, d’une horde de fonctionnaires zélés : inspecteurs des impôts, rapporteurs communaux, responsables de la voirie, conseillers politiques, policiers, militaires, juges, assesseurs, huissiers… mais dont une partie non négligeable de sa population a à peine de quoi survivre quelques semaines. Cruel paradoxe pour ce pays autrefois surnommé la Suisse africaine.

Par Jabla - Publié dans : Trips
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Mardi 18 octobre 2005 2 18 /10 /Oct /2005 00:00

Bientot un nouvel article, mais tout depend de la qualite des connections burundaies...

 

Par Jabla - Publié dans : Trips
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Vendredi 23 septembre 2005 5 23 /09 /Sep /2005 00:00

Le kirundi est une langue assez complexe, et j’ai beau feuilleter de manière régulière le précis de grammaire rundi qui traîne dans nos toilettes, mes progrès sont plus que limités … « Bonjour » (yambô), « merci », « demain ou hier » ou « ça va un peu » (buke buke). Comme beaucoup de gens parlent français, ça aide un peu et fort heureusement une méconnaissance du kirundi n’est pas trop pénalisante au quotidien. La vie des expats sur Ruyigi est il faut le reconnaître assez monotone, mais finalement pas déplaisante du tout. Après avoir vécu un temps dans des villes tentaculaires comme Istanbul, le Caire, Moscou ou Bombay, je commence à pleinement apprécier un petit village de quelques dizaines de milliers d’âmes. En dépit de multiples problèmes de sécurité dans la région (braquages de convois, enflammage de camion citerne et désertions sanglantes de soldats pour rejoindre les rangs du FNL, la guérilla locale), ici tout est calme. En apparence du moins. S’il y a encore quelques années les bombardements de mortiers depuis les collines ou les rafales de kalash la nuit dans les rues étaient monnaie courante, aujourd’hui Ruyigi est un paisible petit bled bien sympathique où il ne se passe pas grand chose et où la rumeur règne. Dans un pays comme le Burundi où l’accès à l’information est plutôt limité, la rumeur reste un des principaux moyens de s’informer.Yambô !


Toute l’équipe ACF (Xavier, Vanessa, Eric sur le départ et moi) vit dans une maison simple au confort rustique selon des critères européens, mais plutôt cool comparée aux standards locaux. Un salon, 3 chambres, 1 annexe fraîchement construite, une cuisine et une salle de bain suffisent à notre bonheur. L’électricité est coupée tous les jours ou presque et notre groupe électrogène est à Gisuru, l’eau chaude au robinet est un lointain souvenir mais la maison compte pour compenser une super paillote dans le jardin où d’ailleurs tout le mobilier de notre salon a été progressivement transféré. Mis à part les moustiques le soir, c’est super agréable pour squatter tranquillement. Pour les douches on fait ça a l’eau froide, si le temps ne manque pas trop il suffit de chauffer une casserole d’eau avant de la foutre dans un baquet. A la Charles Ingalls quoi ! Mama Béa qui raffole de la Primus nous fait la cuisine tous les jours sauf samedi et dimanche. Ses beignets à la banane sont succulents… Finalement quelqu’un passe 3 fois par semaine pour laver notre linge. A cela il convient de rajouter 3 gardiens, 2 poules et un coq, et voilà les pénates ACF Ruyigi ! Vous allez dire que c’est le grand luxe. Et là je ne serai pas trop quoi dire, sauf qu’on rentre du boulot (le turbin à la radio) vers 20h, qu’on part de la maison (les pénates à la radio) vers 8h et qu’on a pas le temps de s’occuper de tous les détails domestiques malheureusement… Franchement en semaine se coucher au-delà de minuit reste pour nous de la science fiction. A partir de 21h30, tout le monde commence à se sentir bien bien naze. On a bien une télé, mais y’a qu’une seule chaîne locale qui fonctionne que 2 heures par jour ! Il nous reste à mater des films sur l’ordi ou a discuter taf et stratégies de développement jusqu’à 22h ! A partir de cette heure les yeux se ferment et l’appel de la couette est souvent le plus fort. Le week-end c’est un peu différent, mais comme le couvre feu ACF est instauré à minuit, ça limite un peu les déplacements fatalement. A moins bien sûr de faire une teuf à la maison comme le week-end dernier quand notre CDM (chef de mission) était venue depuis Buja pour nous rendre visite. Bière pour tout le monde et bonne humeur au programme. Parmi les derniers à partir, un de nos gardiens qui était complètement bourré… Pas crédible ! Sinon c’est piscine et ciné. Bientôt sport également. A ce propos, j’ai baptisé mon frisbee de bien belle manière. Ne nous voilons pas la face, le Ultimate reste une discipline largement méconnue dans le région des grands lacs (et c’est un euphémisme). Après moult explications de jeu, et comme il n’y a pas grand chose à faire, j’ai réussi à motiver Micki de LVIA pour jouer un peu. Les premiers échanges ont été programmés à la piscine, ce qui était une très mauvaise idée parce que c’est assez petit. Après quelques échanges fort prometteurs, ce qui devait arriver, arriva : le frisbee passa de l’autre côté du mur d’enceinte… Merde… Là on se dit que c’est pas trop grave, qu’il suffit de faire le tour, mais le staff de la piscine nous apprend que derrière se trouve la base des forces armées burundaises de Ruyigi. Après quelques secondes d’hésitation on décide tout de même à tenter notre chance. Entre nous, c’est déjà le 3ème frisbee que je perds (un dans une rivière en Normandie et l’autre sous le châssis d’une voiture aux Invalides) et à part l’Afrique du sud, je ne vois pas trop où en trouver un réglementaire dans le coin ! On a pas le choix, il faut le retrouver ! On commence à se diriger vers la base en maillot de bain, espadrilles (super achat de pré-départ à Biarritz) et lunettes de soleil. Les mozungu en vacances ! Après quelques négociations l’accès à la base est autorisé, mais manque de bol l’endroit où le frisbee est probablement tombé est un terrain vague de merde. Pas grave, il faut le retrouver ! Quelques soldats nous aident, mais niet. Après 1 bonne heure à vadrouiller sur le camp (à chaque fois qu’on s’éloignait un peu, nos potes les soldats commençaient à flipper et nous disaient de revenir !), on rentre bredouille, bien dépités. Avant de quitter la base, j’avais bien promis 2000 FBU à celui qui nous le ramerait, mais j’y crois plus trop, p’tain ! Sur ce, on rentre sur le vélo de Micki à la piscine. En arrivant une surprise nous attend, le frisbee ! Un gamin l’a ramené à peine 10mn après que je l’ai lancé par-dessus le mur… Je ne saurai jamais où il est tombé, mais désormais j’en prends bien soin ! Les soldats sont venus ensuite pour taxer un peu de thunes, mais bon en dépit de leur bonne volonté ils n’avaient rien trouvé et surtout je ne pense que ce soit à ACF de financer la soldatesque burundaise !

 
Tout ça m’a bien motivé pour mettre en place un simulacre d’entraînement de Ultimate frisbee sur le terrain de foot. Plus de place ! Bon, honnêtement, pas évident de programmer un entraînement sans téléphone, ni aucun autre moyen de communication, surtout avec des handsets qui ne fonctionnent qu’entre ACF… L’expat vit isolé à Ruyigi ! En parlant handset, je ne peux résister de retranscrire une conversation type à la radio pour vous montrer comment ça marche. Franchement j’adore ça, c’est top délire. On ne se déplace pas sans ces handsets et en plus comme il faut signaler TOUS nos déplacements, à toute heure de la nuit et de la journée on a souvent quelque chose à dire :

 

« Roméo Juliet Base, Roméo Juliet Base pour Roméo Juliet 3.6 »
« « Bien copié, bien copié. Move Canal 2. Move canal 2 »Roméo Juliet Base à l’écoute »
« La mob 13 avec à son bord 3.6, 9.3 et 7.1 vient de passer Roméo 591 en direction de Roméo 5. Tout est Oscar Kilo. Oscar Kilo. A toi »

« Mové canal 2 »

 « Bien copié. Bien copié. Vous avez réussi à contacter 3.1, il cherchait à vous passer un message ? A toi »

 « Tu peux revenir. Tu peux revenir. Je te reçois 2 sur 5. 2 sur 5. Je t’ai pas copié. A toi »

 « 3.1 voulait vous contacter. Il est sur Roméo 1 et va passer à la plage. A la plage. La papaye arrive à 16h avec à son bord Bravo Unité. Je répète. Bravo Unité »

 « Bien copié. Sinon on a croisé la Stromphette sur Roméo 1. Elle a des infos pour nous. Elle doit être chez les cousins hollandais. Les cousins hollandais. Elle va passer au turbin. Je répète. Au turbin. Elle va vous prévenir par Lima Lima avant. A toi »

 « La Stromphette par Lima Lima. Bien copié, bien copié. Bonne route et à tout de suite. Terminé »

 « Bien copié. Merci. Terminé »

Voilà, en gros comme tout le monde peut écouter nos fréquences, on utilise quelques codes, assez simples à déchiffrer mais au moins on essaye ! Bravo Juliet c’est la base de Bujumbura, November Juliet c’est celle de Ngozi et Roméo Juliet c’est Ruyigi., les numéros sont des gens (3 pour la log, 9 pour les chauffeurs, 7 pour la nutrition, 4 pour la sécurité alimentaire…), la plage c’est la piste d’atterrissage, la papaye l’avion. Oscar Kilo c’est pour OK, les cousins c’est MSF, les Roméo sont des points de passage sur un itinéraire donné et ainsi de suite. Rien de bien sorcier. Le truc marrant que sur les grosses radios on peut entendre ce qui se passe sur tout ACF Burundi, c’est pour ça que pour les conversations plus longues, on « move canal 2 » pour ne pas encombrer la ligne ou canal 1 !


Je pense avoir déjà évoqué le CNT où on s’occupe des enfants. Contrairement aux autres programmes, celui ci roule 24h/24 et 7j/7. S’il y a le moindre problème, Vanessa notre Inf Nut (infirmière nutrition) peut être appelée par radio. Les loisirs étant plutôt rares et histoire de mélanger l’utile à l’agréable, on essaye de passer régulièrement au CNT le samedi ou le dimanche pour passer un peu de temps avec les enfants. Dans notre staff, il y a Jimmy. Lui et Eric (la responsable du programme food sec) sont potes et ont montés un groupe de musique ensembles. C’est franchement bien. A Bujumbura on trouve des studios d’enregistrement, un week-end, ils ont enregistré une maquette, ils sont passés à la radio, un de leur tube a été élu chanson du mois, ils ont aussi fait des concerts devant des centaines de fans et sont super connus dans le pays. Truc de ouf. Star au Burundi… Eric c’était un mec bien, même s’il ne respectait pas les procédures ACF, ce qui me pose quelques problèmes ces derniers depuis que je suis seul à la tête du navire food sec ! Bein, Jimmy et quelques amis sont passés au CNT pour jouer devant les mamans et leurs petits. Et là, franchement c’était un moment magique… Toutes ces pauvres femmes, souvent très jeunes, venues des villages avec leurs enfants mal nourris souffrants de marasme en train de chanter et de danser ça fait vraiment chaud au cœur. Un enfant qui souffre de marasme c’est assez dur. En gros il faut se battre pour le faire bouger, ne serait-ce que les doigts. Ils sont totalement apathique et vous regardent avec de grands yeux remplis de sérieux qui ne cadrent pas du tout avec les yeux d’un enfant de 4 ans. Là c’est toute la détresse humaine concentrée dans le regard de ces enfants qui vous scrute. Mais dès qu’un sourire apparaît, même timide, c’est le bonheur. C’est pas de l ‘aménagement de marais, on voit tout de suite les résultats des traitements sur les gosses. Même si le CNT compte plusieurs décès d’enfants ou d’accompagnants depuis mon arrivée, ça reste un endroit ou la vie prends le dessus, et ça c’est beau à voir.

 
Cette semaine en allant sur le terrain, j’avais dans ma voiture un groupe de bénéficiaires qu’on ramenait chez elles avec leurs enfants guéris, à un moment les mamans se sont toutes mises à chanter en chœur. On roulait dans ce gros 4*4, les chants fusaient, les sourires et les rires avaient pris le dessus et l’avenir semblait plutôt positif. Je crois que c’est pour ces moments là que ça je fais ce taff…

Par Jabla - Publié dans : Trips
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